Archives et wiki

Marylène Goulet a effectué son travail de Bachelor à la Haute école de Gestion de Genève (http://www.hesge.ch/heg/formation-base/bachelors-science/specialiste-information-documentaire/) sous le titre : Archives 2.0 : the next genération websites for archival holdings (http://doc.rero.ch/lm.php?url=1000,41,9,20101110095030-VL/TDB_2120.pdf). Elle y traite de son expérience au sein des archives du comté de Dumfries et Galloway en Ecosse, et plus particulièrement de la mise en place d’un wiki. Les travaux dans ce domaine étant plutôt rares je vous livre ici quelques commentaires.

Dans son premier chapitre elle explique comment son mandat initial, centré sur les modes de classement des supports numériques, s’est réorienté sur la création d’un wiki pour le Centre d’archives de Dumfries et Galloway. Elle défini classiquement les outils web 2.0 et la recherche de littérature qu’elle à effectuée sur l’utilisation des outils 2.0 par des services d’archives. Rien de très neuf, je ne m’y attarderai donc pas.

Le deuxième chapitre est consacré à un état de l’art sur le web 2.0. Elle expose aussi bien les prises de position théoriques, en particulier «An archivist 2.0 manifesto ? » (http://www.archivesnext.com/?p=64) , une définition plus détaillées des différents outils 2.0 utilisables, et finalement des exemples de réalisations utilisant ces outils. Ces dernières sont toutes dans le monde anglo-saxon, ce qui s’explique largement par situation géographique du commanditaire, mais également par le manque de réalisations similaire dans le monde francophone. Mais comme l’auteure ne livre pas la liste exhaustive des résultats de ses recherches il est difficile d’avoir une opinion vraiment fondée à ce sujet. C’est cette dernière partie qui est la plus intéressante du chapitre par l’analyse et les nombreux liens qu’elle offre pour se faire une idée des réalisations possible en la matière.

Le troisième chapitre est consacré à l’analyse de la situation du dépôt d’archives de Dumfries et Galloway. Elle y décrit le site internet (http://www.dumgal.gov.uk/index.aspx?articleid=2297) et les réalisations déjà effectuées et en analyse les forces et les faiblesses. Elle décrit également les tentatives récentes d’utiliser les techniques du web 2.0 (compte Facebook, images sur Flikr, fil Twitter) en fin de course elle livre son diagnostic sur les actions à entreprendre. Son analyse finale, suite à une enquête interne auprès du personnel des archives, met en exergue le potentiel que les techniques du web 2.0 ont pour mettre en valeur les fonds d’histoire locale.

Ce qui l’amène dans son quatrième chapitre à défendre la construction d’un wiki. C’est bien entendu la partie la plus intéressant de ce travail et la raison de ce billet. Ma remarque initiale est que le choix d’un wiki m’apparaît comme tout à fait justifié mais que les arguments présentés souffrent parfois d’une certaine faiblesse.

Pourquoi choisir un wiki ?

La justification initiale repose sur le fait qu’une interrogation sur Google sur l’histoire et la généalogie de la région donne un résultat pléthorique (env. 20’000 liens). La conséquence en est que l’internaute moyen ne peut pas se diriger de manière efficace dans un tel volume. La première réponse envisagée est l’alimentation des pages pertinentes de l’encyclopédie Wikipédia (http://en.wikipedia.org/wiki/Dumfries_and_Galloway) qui ne contient actuellement aucune référence sur son l’histoire de Dumfries et Galloway (le lien vers wikipédia apparaît cependant en 3ème position quand on interroge Google, juste après le site officiel de la région). L’argument contre cette option est le manque de maîtrise sur le contenu (qui peut être modifié à tout moment) et les contraintes rédactionnelles, qui à mon avis n’en sont pas. A ce stade un wiki interne est présenté comme une alternative qui possède l’avantage technique de wikipédia tout en laissant aux archives la main sur lui, ce qui est plus compliqué avec Wikipédia. A ce stade du travail, le wiki est présenté comme une interface entre les archives, son public, les services de référence, et les autres ressources disponibles sur le net.

L’auteure passe alors à l’analyse des outils wiki disponibles. C’est un passage un peu faible du travail dans la mesure où elle n’explique pas quels sont les critères utilisé pour ne décrire que trois applications wiki alors qu’il en existe une bien plus grande quantité (130) et qu’elle cite le site Wikimatrix (http://www.wikimatrix.org/) qui les recense précisément.

Meilleures pratiques dans les wikis

Sept facteurs sont identifiés pour développer un wiki approprié aux activités archivistiques :

  1. Contenus et contributions
  2. Structure et classification
  3. Description et instruments de recherche
  4. Mise en page
  5. Confidentialité et sécurité des données
  6. Marketing
  7. Evaluation des risques

Contenus et contributions

L’auteure identifie ce point comme l’un des plus délicats. Bien qu’elle ne fasse pas directement référence à la fonction d’interface du wiki cité plus haut, les réflexions qu’elle présente convergent dans ce sens, à savoir :

  • Compléter les informations déjà disponibles (apport des usagers)
  • Mettre à disposition des corpus-clé (apport des archives et des chercheurs professionnels)

Cette double problématique implique que les corpus mis à disposition soient judicieusement choisis pour d’une part ne pas être trop coûteux lors de leur mise en ligne et d’autre part suffisamment intéressant pour que le public y associe activement ses commentaires Dans ce sens, elle souligne qu’il est nécessaire qu’une certaine masse critique de documents/informations soit à disposition à l’ouverture du wiki. La conséquence en est que les ressources adéquates en personnel et en infrastructure soient à disposition.

Structure et classification – Description et instrument de recherche

 Ces deux thèmes sont traités séparément dans le travail. A mon point de vue ils sont directement interconnectés. En effet, la structure du wiki est une structure web, c’est à dire que n’importe quelle page peut se lier à n’importe qu’elle autre, ce qui laisse une certaine liberté dans la construction d’une structure, mais en même temps il faut garder une certaine hiérarchie qui se justifie d’autant plus que si l’on s’autorise de relier « tout avec tout » on risque de rendre le site complètement inintelligible. Par contre il est évident que la structuration sur le web ne peut être celles des instruments de recherche classiques. Une page web et/ou un item archivistique présent sur le web n’est généralement pas accédé à travers les instruments de recherche classique mais le plus souvent via un moteur de recherche. Par conséquent, au lieu d’y accéder par provenance ou via un contexte on y accède par des index ou des tags. Comme l’auteure, je ne pense pas qu’il faille abandonner les instruments de recherches classiques mais ils doivent dorénavant être conçus comme des outils d’information contextuels en aval de la consultation des documents plutôt que comme les moyens d’y accéder. Cela implique que cette indexation « pour le web » mérite une réflexion plus approfondie, que l’auteur n’a pas pu réaliser dans le cadre de son travail.

Mise en page

L’auteure souligne l’aspect « image de marque » que représente cette partie du travail sur un wiki (et sur toute page web par ailleurs) et renvoie aux recommandations d’usage.

Confidentialité et sécurité des données

Cette question et particulièrement difficile à gérer dans le cadre d’un wiki, qui par essence permet à tout un chacun d’écrire ce qu’il veut (certains dise : n’importe quoi !). L’auteure souligne cette difficulté sans y apporter une réponse très satisfaisante. Je pense que la notion de modérateur (assurée par un archiviste compétent) peut être justifiée à ce stade et que pour les questions pratiques on peut s’inspirer des politiques mises en place par l’encyclopédie Wikipédia. Il reste à faire le travail de traduction de cette politique en des termes explicites pour les usagers des futurs wikis archivistiques. En ce qui concerne la sécurité des données, l’auteure n’aborde la question que du point de vue informatique à savoir, éviter de perdre les données déposées sur le wiki. Ici encore, cela aurait mérité un développement. Si les données déposées sur le wiki sont existantes par ailleurs sur les systèmes informatiques des archives, on peut considérer que l’on a minimisé les risques. Si les données sont originairement déposées sur le wiki (commentaires des usagers par exemples), leur historicisation par le wiki permet justement d’identifier et de corriger les vandalismes éventuels, à ce niveau une politique de back-up régulier suffirait à en assurer la sécurité.

Il est un point que l’auteure n’aborde pas qui est celle de la protection des données personnelles. Dans les archives locales, il est certain que les différents registres nominatifs ont un rôle à jouer. Bien que la structure d’un wiki ne présente pas les mêmes risques que les registres numérisés publiés dans leur entier, cette question est loin d’être triviale. Les récents débats en France à propos de la mise à disposition de ces mêmes registres revendiquée par un opérateur privé montre que cette question se doit d’être examinée avec attention. (voir http://www.archivistes.org/La-reu-ti-li-sa-tion-des-don-nees et http://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=DOCSI_416_0349)

Marketing

L’auteure pointe la nécessité d’accompagner la création d’un wiki par des mesures de publicité et de marketing, ce qui est une évidence. Par contre, faute d’expérience (son projet n’avait pas vu le jour au moment de terminer son mémoire) elle n’a pas pu rapporter sur les effets induits qu’une telle publication présente. La présence sur le web implique un autre genre de présence que celle en salle de lecture. Bien qu’on puisse supposer que les personnes intéressées à l’histoire locale soient proche du dépôt d’archives concerné, le fait que les documents soient sur Internet fait qu’ils sont accessibles par le monde entier. Cela signifie qu’un effort d’accompagnement supplémentaire doit être fait envers cette clientèle qui n’a effectivement aucun contexte « local » à disposition. La modalité web implique une autre modification quand à l’accès aux documents, cité par ailleurs au cours du travail, c’est l’accès immédiat et sans délai. Cela n’implique pas que les archivistes doivent être dorénavant contraints aux 3×8, mais nécessite certainement une réflexion quant au délai de réponse des questions qui leur parviennent via le web. Un usager qui n’a pas eu une réponse dans un délai raisonnable est un internaute qui ne reviendra probablement plus sur le site. Ceci dit, mon expérience me montre que quand on indique rapidement qu’il y aura un délai et les raisons de celui-ci, les usagers apprécient le service.

Evaluation des risques

L’auteure rappelle les risques communément attribués à l’usage de l’Internet et les reflexes sécuritaires visant à bloquer leur accès dans l’environnement des bibliothèques et des archives. Elle stigmatise cette attitude frileuse en rappellant que le risque principal, en ce qui concerne les sites des archives est plutôt l’existence (ou la non-existence) de compétences de la part du personnel et l’existence d’un financement assuré pour ces projets. Elle argumente en disant que les retours d’audience lié à ces projets représentent un retour et une utilisation accrue des matériaux archivistique qui justifient largement les investissements consentis.

Evaluation

Dans ce chapitre sont mis en évidence le fait que le monde changeant de l’Internet induit des évolutions technologiques et sociales très rapides. Il faut donc par conséquent mettre en place dès l’origine un processus d’évaluation continu des sites web des archives afin de s’assure qu’ils évoluent en fonction des ces changement et ne deviennent pas rapidement obsolètes. Cela implique de constituer des statistiques et une veille technologique (qui par ailleurs pourrait être mutualisée par plusieurs service d’archives). (voir à ce sujet les travaux de nos collègues de la ville d’Amsterdam : The Use of Webstatistics, Ellen Fleurbaay, 4ème congrès international des archives, Vienne, 23-29 août 2004, http://stadsarchief.amsterdam.nl/stadsarchief/over_deze_site/statistieken/lezing_wenen/ )

Conclusion

Dans sa conclusion, Marylène Goulet, rappelle les risques et les résistances évoqués plus haut mais défend la valeur des archives en tant que matériau pérenne qui est d’autant plus utile dans ce monde que l’infobésité menace. Cela lui sert d’argument pour affirmer qu’il n’y a pas de retour possible et que bon gré ou mal gré les archivistes devront en passer par ces technologies. Dans un élan optimiste elle prétend même que cela pourrait amener à la création « d’archives commons », des communautés de documents d’archives sur une même thématique, dispersés physiquement dans plusieurs dépôt d’archives, mais réunis virtuellement à travers un site web. Dans le cadre de son travail de bachelor. L’auteure n’a pas pu réaliser le wiki préconisé pour la communauté de Dumfries et Galloway et cela se ressent dans cette conclusion, qui reste théorique et ne bénéficie pas du retour d’expérience qu’aurait constitué la mise en place de ce wiki. On ne peut qu’espérer que ce service d’archives obtiendra les crédits nécessaires pour ce travail et qu’il se concrétisera dans un proche avenir pour que nous puissions l’évaluer en vraie grandeur.

Bibliographie

La bibliographie est copieuse mais malheureusement strictement anglophone. Cela s’explique pour deux raisons. D’une part la majorité des projets de sites web 2.0 sont le fait de services d’archives anglo-saxons. Il existe bien entendu plusieurs réalisations dans le monde francophone mais il a été peu publié à leur sujet (une piste pour un autre travail de bachelor ?). D’autre part, le commanditaire de ce travail étant écossais, il était normal que les sources choisies soit de langue anglaise.

Mes remarques finales

Ce travail a le mérite d’explorer un domaine quasi en friche dans le champ de l’archivistique contemporaine. Ce qui a induit un travers, dans la mesure où l’auteure a du consacrer une partie introductive importante pour expliquer les technologies mises en œuvre, au détriment d’un développement plus approfondi sur le projet de wiki lui-même. A cet égard, il manque (dans le travail mais aussi en général) une analyse bien documentée de plusieurs sites archivistiques participatifs existant. Ils ne sont pas nombreux et malheureusement dispersé dans toute l’Europe mais commencent à avoir des retours d’utilisation intéressants. On doit encore une fois regretter la timidité de ces centres d’archives qui publient peu à propos de ces expériences, certes parfois balbutiantes mais qui, comme l’affirme Mme Goulet, sont porteuses d’un bel avenir archivistique.

A propos regarddejanus

Archiviste, Record-manager et enseignant
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Un commentaire pour Archives et wiki

  1. Marylene Goulet dit :

    Merci pour ces commentaires très instructifs, je suis ravie (et surprise, je l’avoue) de lire des discussions francophones sur ce sujet. Comme je viens de découvrir votre billet, j’aimerais avoir l’opportunité d’éclaircir certains points que vous avez soulevé (fort justement d’ailleurs) sur mon travail de diplôme, ce que je ferais avec plaisir depuis mon blog d’ici quelques jours –> auquel je lierais votre billet.
    Au plaisir!
    Marylène Goulet

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