Cinquante nuances de cycles de vie

NOTES DE LECTURE
Cinquante nuances de cycles de vie – Quelles évolutions possibles ?
Gilliane Kern, Sandra Holgado, Michel Cottin,
Les Cahiers du numérique, 2015/2 (Vol. 11), p. 37-76,
http://www.cairn.info/revue-les-cahiers-du-numerique-2015-2-page-37.htm

L’article de Gilliane Kern, Sandra Holgado et Michel Cottin va certainement faire date. Leur exploration méticuleuse des différentes conceptions du cycle de vie des documents en font une synthèse remarquable et permet d’en envisager l’évolution face aux mutations engendrées par le numérique. Une seule recommandation : lisez-le au plus vite !

Je reprends ci-dessous quelques unes de leurs observations les plus pertinentes et discute en fin de parcours du développement du records continuum dont on n’a pas encore, du moins dans le monde archivistique francophone, pris toute la mesure des conséquences.

En distinguant, dans le corpus étudié (1920-2010), les quatre groupes conceptuels des précurseurs, de la théorie des trois âges, du life cycle et du records continuum, les auteur(e)s offrent une grille d’analyse particulièrement pertinente. Ainsi, après avoir disséqué finement les tenants et les aboutissants de la théorie des trois âges, en rétablissant le fait qu’elle ne se fonde pas chez des précurseurs américains mais bien dans les année 60 sous l‘impulsion d’Yves Pérotin, ils notent que si elle s’est trouvée particulièrement bien adaptée à la gestion physique d’une masse documentaire analogique en accroissement, elle est de plus en plus mise en cause par le passage au numérique, où les notions de cycle de vie et de continuum semblent plus adéquats.

« Ainsi, si le modèle des « trois âges » permet de gérer le temps long dans une perspective archivistique et un environnement analogique, ces modèles de « cycle de vie » et de « continuum » permettent une granularité plus fine (c’est moi qui souligne), axée sur le document d’activité avec son potentiel d’utilisation historique. » et « Il n’y a plus nécessairement de représentation sous forme linéaire (avec des âges ou des phases), mais plutôt des « points de captures » » (p. 61 et 62).

Cette transition est expliquée en note (elle aurait probablement gagné à être plus amplement développée dans le corps du texte) par le glissement de la notion de dossier, passant d’un regroupement physique de pièces à un regroupement logique d’activités. Ce passage permettant de faire abstraction du support analogique/numérique.

« Si l’on reprend cette conception du dossier comme une unité contextuelle (j’aurais dit conceptuelle) et non comme une unité de manutention, il sera probablement plus facile de formaliser un parcours de vie pour chacune des ressources documentaires, ceci également dans un environnement numérique » (p 68).

C’est à mon point de vue là ou les auteur(e)s se sont arrêté(e)s trop tôt en disant « ce qui compte c’est la clôture de l’affaire […] et donc du dossier afférent ». L’affirmation n’est pas fausse mais elle justement remise en cause par la théorie du records continuum. En effet, si l’on reprend le schéma d’Upward (fig. 4 de l’article), que l’on peut le lire classiquement comme un tableau à trois dimensions spatiales (synchroniques) liant ses différentes composantes, mais qui peut/doit se lire aussi dans ses dimensions temporelles (chronologique). Cela rend compte plus précisément encore de la complexification naturelle de la production documentaire de ces dernières décennies.

Dans les deux annexes ci-jointes je livre une analyse faite à titre d’exercice dans le cadre de mon certificat en archivistique, que je n’ai pas eu l’occasion de publier à ce jour, et qui rend précisément compte de cet aspect chronologique. Il se présente sous deux formats, selon que l’on suive l’ordonnancement original des dimensions explicitées par Upward et McKemmish (Le record continuum 2015), avec un ajout d’une dimension 0 que j’explicite ci-dessous; et un format dynamique qui met en évidence une vision selon les différents axes (Le record continuum.ppt).

Compte tenu de l’évolution numérique actuelle (mon schéma date de 2004) il me semble qu’une série d’éléments d’une granularité plus fine (comme indiqué plus haut) devrait être ajoutée au quadruplet de la 1ère dimension exposée par Upward. Ainsi on aurait le tableau suivant (les termes choisis pour la dimension 0 restent à discuter) :

Dimension 1 Dimension 0
Acteurs Agents intelligents (informatique)
Actes Actions élémentaires (triplets)
Traces Enregistrement / Captures
Documents Données

En explicitant correctement les rapports entre ces nouvelles paires on peut raisonnablement penser pouvoir construire une articulation qui permettrait de gérer données et documents de manière archivistiquement harmonieuse et non ambigüe, mais ce travail reste à faire. Pour quelques pistes de réflexion dans ce sens, voir :

Collecter et organiser à l’ère de l’administration électronique : Données – Documents – Transactions
Actes des 11ème Journées des archives de l’Université Catholique de Louvain (UCL)
Dématérialisation des archives et métiers de l’archiviste. Les chantiers du numérique.
Louvain-la-Neuve, 24 et 25 mars 2011, Academia-Bruyland, juin 2012, pp. 60-73.
http://www.uclouvain.be/232161.html http://www.uclouvain.be/416589.html
Accessible sur @rchivesic : http://archivesic.ccsd.cnrs.fr/sic_00723874

Les genres documentaires sont-ils dissous dans le numérique ou peuvent-ils y résister ?
In : Les genres de documents dans les organisations
Sous la direction de Louise Gagnon-Arguin, Sabine Mas et Dominique Maurel
Presse de l’université de Québec, 2015, p. 129-143.
http://www.puq.ca/catalogue/livres/les-genres-documents-dans-les-organisations-2405.html
Compte-rendu : http://transarchivistique.fr/les-genres-de-documents/

Pour ceux qui sont proches de la région genevoise, les auteur(e)s seront présent(e)s pour en discuter au Forum des archivistes genevois, le 12 octobre 2015 de 16h à 18h (http://www.forumdesarchivistes.ch/prochaines-rencontres/).

 

A propos regarddejanus

Archiviste, Record-manager et enseignant
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